Marche au pas : Interview de Caroline B. (Direction artistique) !

Bonjour Caroline ! Aujourd’hui j’aimerais aborder avec toi la question de la direction artistique de Marche au pas. Peux-tu expliquer en quelques mots à nos lecteurs en quoi consiste ton travail et quels sont ses enjeux ?

Bonjour ! En fait, la direction artistique c’est un peu le travail de l’ombre, ou disons, la colonne vertébrale d’un projet, cachée sous les travaux des artistes qui, avouons-le, méritent davantage d’être mis en lumière. Si je devais résumer l’enjeu général de mon travail, je dirais qu’il s’agit essentiellement d’encadrer, conseiller et coordonner les différents artistes qui interviennent sur un même projet, tout en définissant l’esthétique générale de la création, de façon à ce que chaque élément ajouté soit vecteur de sens, et que l’ensemble soit cohérent.

Après, pour parler de façon plus concrète, parce que tout ceci est bien théorique, nous allons prendre un exemple. Dans le cas de Marche au pas, j’ai donné des indications stylistiques convergentes à Tatsuki et Lachesis au sujet de l’indétermination générique du personnage principal :

Pour Lachesis cela revenait à s’interdire l’emploi de participes passés (qui traduisent un genre masculin ou féminin) dans l’écriture des paroles. De la même façon j’ai contraint le travail de Tatsuki en lui demandant de mélanger des codes graphiques différents. Je lui ai conseillé de s’inspirer de l’esthétique androgyne de certains mangas afin de traduire l’aspect « garçon féminin » de Das. A contrario, pour faire un/e Das « fille masculine » nous ne pouvions pas réutiliser les codes du manga, donc je lui ai suggéré de s’inspirer de la mode vestimentaire tomboy et de certains mannequins emblématiques de cette esthétique très en vogue dans le monde anglosaxon. De façon plus fine encore, si vous regardez les sourcils de Das, vers l’extérieur ils sont dessinés en appliquant les codes graphiques des sourcils « de fille », tandis que vers l’intérieur ce sont des sourcils « de garçon » (une idée de Tatsuki). Et c’est comme ça pour tout.

Il en va en effet de même pour la musique, les paroles, le dessin, l’animation, le mixage… et je pourrais vous donner des exemples dans chacun de ces domaines, si nous en avions le temps et si je n’avais pas peur de vous endormir. En gros, j’oriente, je conseille et je gronde (le « tututu ») les artistes.

Pour résumer en quelques lignes le processus de création de Marche au pas, ça s’est déroulé comme ça : j’ai commencé par rédiger une feuille de route résumant les enjeux et les idées du projet. Elle était valable pour tous les artistes, tous pouvaient s’y référer à n’importe quelle étape de la création.

Contrairement à ce qui se fait d’habitude, on a commencé par les paroles, avec Lachesis. Elle avait une idée assez précise de ce qu’elle voulait raconter mais était presque trop enthousiaste et débordait d’idées (c’est toujours comme ça quand les artistes sont généreux). Je l’ai en fait simplement aidée à raconter le mieux possible l’histoire qu’elle avait en tête, en lui conseillant certaines modifications stylistiques, en la forçant à structurer les mouvements de son texte, en suggérant l’emploi d’un mot à la place d’un autre… toutes les idées viennent d’elle, de mon côté j’ai fait ce qu’on appelle un travail d’éditeur, pour la pousser à s’améliorer et lui donner les outils dont elle avait besoin pour ça.

Avoir un texte structuré, articulé sur une idée générale par couplet, a aidé Alexou à composer la musique. Et pourtant l’exercice était loin d’être facile, réussir à traduire quelque chose d’aussi intime tout en se l’appropriant mais sans le dénaturer… cela tenait de la gageure. Mais Alexou a cette force d’empathie qui a rendu l’expérience possible. Je doute que cela aurait pu aussi bien se passer avec un autre compositeur.

Pour la partie vidéo, j’ai travaillé à la fois avec Tatsuki et Saint. J’ai commencé par écrire un scénario (sur le modèle d’un scénario de bande dessinée) pour guider Tatsuki. À partir de là elle a pu croquer un storyboard que nous avons corrigé ensemble (changer tel angle de vue, corriger telle perspective, supprimer telle image qui était redondante avec celle d’avant et n’apportait rien à l’histoire…). Ensuite elle a passé ses dessins au trait (version noire encrée) et à la couleur, avec à chaque fois des étapes intermédiaires et des corrections. Je savais où je voulais l’emmener, mais il ne fallait pas qu’elle sache que j’avais une idée précise de ce que je voulais qu’elle fasse, pour justement pouvoir se surprendre elle-même. De ce point de vue-ci c’était une très belle expérience parce que j’ai vu (en streaming qui plus est) le moment où elle a eu un déclic. Je me suis bien gardée de le lui dire sur le moment et elle vous dirait qu’elle n’a pas progressé, mais le seul fait d’avoir dû revenir sur ses premiers dessins pour les mettre au niveau des derniers est suffisamment parlant…

Ensuite il a fallu diriger Saint pour que les images, très nombreuses, ne soient pas trop statiques. Comme d’habitude, elle a été force de proposition et a su trouver des façons subtiles d’insuffler de la vie dans les visuels. J’aime beaucoup travailler avec Saint parce que c’est quelqu’un de très scrupuleux et de très respectueux du travail de ses collaborateurs. Elle a une vraie personnalité mais elle ne s’en sert jamais pour écraser le travail des autres, ce qui serait possible étant donné qu’elle arrive en bout de chaîne.

Et on avance comme ça, petit à petit, étape par étape et retouche par retouche. C’est ce travail d’orfèvre et ce souci du détail qui donnent de la profondeur au morceau. Ce sont les « détails vrais », comme les appelaient Maupassant, qui rendent les histoires que nous inventons singulières, vraies et touchantes.

Bref, disons que c’est comme un accouchement collectif et qu’il faut faire en sorte que le bébé prenne le meilleur de chacun des artistes.

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Le harcèlement scolaire est un sujet de société complexe, difficile à aborder. Peux-tu nous raconter un peu la genèse du projet ? As-tu fait des recherches spécifiques avant de te lancer ?

C’est un sujet d’autant plus difficile que sa réalité est différente en fonction des pays où on l’observe. Avant de travailler dans le secteur culturel, j’ai été moi-même professeur, le temps de financer mes études. J’ai vu des élèves subir des harcèlements de toutes sortes et il est vrai que c’est une réalité tellement pernicieuse qu’elle en devient insaisissable. Le projet de chanson sur le harcèlement est parti d’une conversation avec Joffrey, le président de VoxWave, qui me faisait part d’un constat : de nombreux fans rencontrés en convention lui avaient confié être en rupture scolaire, souvent suite à des histoires de harcèlement. On a tout de suite voulu en faire quelque chose de créatif et d’engagé. Parler à notre public, lui dire qu’on l’écoutait. On se sentait responsables de ces témoignages qui nous avaient été confiés et des espoirs d’émancipation que cristallise ALYS et notre projet d’une manière générale.

Mais une fois cette décision prise, il fallait encore réunir une équipe artistique qui soit à la hauteur d’un sujet aussi difficile à traiter, c’est-à-dire des gens à la fois intelligents, sensibles et courageux. De ce point de vue-là, vous l’avez compris, je dois dire que c’est une expérience qui m’a ravie.

Mais pour répondre plus directement à ta question, nous sommes donc partis d’un constat empirique et du vécu de chacun. C’est ensuite, pendant l’élaboration du clip et à chaque étape, que j’ai été amenée à faire des recherches plus spécifiques, sur l’ijime par exemple, sur les chiffres du harcèlement, sur les études de genre…


Comment s’est déroulée la collaboration avec les différents artistes en présence ? D’ailleurs, c’est bien toi qui as proposé à Lightning de rejoindre le projet, si je me souviens bien ?

J’ai déjà plus ou moins répondu à cette question mais ça me fait plaisir que tu me la poses parce qu’elle me donne l’occasion de redire à quel point j’ai été contente de travailler avec chacun d’eux, Alexou, Lachesis, Tatsuki, Lightning et Saint. Globalement, tout s’est très bien passé même si évidemment il a parfois fallu jouer du tututu. Il faut dire que je suis plutôt très sévère, et je le suis d’autant plus quand je travaille avec des gens talentueux. Alors en voyant la qualité de Marche au pas, je vous laisse un peu imaginer mon intransigeance… Pour autant, chaque fois que j’ai émis des critiques, les artistes concernés ont tout de suite réagi de façon positive. C’est une chance d’avoir des collaborateurs qui sont à ce point dédiés à leur travail, concentrés sur sa qualité et conscients des enjeux qu’il porte. Je crois qu’on a tous voulu par ce projet témoigner notre soutien aux jeunes en souffrance.

C’est pour ça qu’effectivement j’ai voulu que Lightning joue la partie guitare du morceau. C’est un excellent guitariste et sa contribution a donné de la profondeur au morceau, une sensibilité supplémentaire. Je pense que parmi tous les instruments c’est la piste guitare composée par Alexou qui porte le mieux l’émotion du personnage, il me semblait qu’il était donc important d’avoir une guitare analogique et pas un instrument synthétique. Lightning était le musicien idéal pour donner ce supplément d’âme au morceau.


Quelle est ta perception des chanteurs virtuels, et notamment d’ALYS ?

À vrai dire, avant d’entrer dans VoxWave je ne m’intéressais pas du tout aux chanteurs virtuels. J’avais bien vu quelques mangas comme Macross Plus qui traitent du phénomène et sur le papier je trouvais ça intéressant, mais dans les faits je n’étais pas convaincue, je me disais que la virtuosité, l’émotion ne pouvaient pas venir d’un robot ou d’un programme. Ce qui fait le génie de la Calas ce n’est pas la perfection technique de son chant, bien au contraire, ce sont ses magnifiques imperfections. Du coup, la propreté clinique de la machine ne me touchait pas. Et puis à force de me faire asticoter par Joffrey j’ai compris que l’émotion ne serait jamais celle d’ALYS, mais toujours celle du programmeur et que le logiciel a beau être froid comme un week-end de novembre à Bjuroklubbfiskelage (c’est en Suède), les sentiments que l’utilisateur fait passer dans la programmation de la voix, eux, sont bien réels ; et à partir de là il n’y a pas de raison qu’ils ne soient pas touchants. Avec ALYS c’est ce que nous essayons de promouvoir et c’est ce projet qui m’a fait changer d’avis sur la question. Depuis j’en apprends tous les jours un peu plus sur cet univers, qui est d’ailleurs beaucoup plus riche qu’il n’y paraît au premier abord.


Comment vois-tu l’avenir du studio ? Quels développements aimerais-tu apporter ?

Je me plais à l’imaginer radieux. Mais nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir et de nouveaux obstacles se présentent devant nous tous les jours. Je pense que pour dépasser toutes ces difficultés il faudra justement développer le studio et l’amener à explorer d’autres champs, sans se borner à la seule musique. Ça pourrait être l’animation, le spectacle vivant, le jeu vidéo ou encore l’édition. Bref, je crois de plus en plus à la notion d’univers cohérent transmédia et c’est ce que j’aimerais apporter à ALYS.


Un petit mot pour nos lecteurs ?

Vous êtes encore là ? Plus sérieusement, si vous souffrez de harcèlement scolaire, quel qu’en soit le motif (je me refuse à parler de « raison » en cette occurrence), n’hésitez pas à en parler. Certains adultes probablement vous décevront, probablement ne seront pas à la hauteur, mais persévérez, vous finirez par trouver des gens dignes de confiance et qui seront prêts à vous écouter et à vous aider, si vous n’êtes pas en mesure de vous aider vous-mêmes. Et comme je l’avais dit à un de mes élèves qui m’avait demandé, répétant les propos de ses camarades, si je le trouvais « bizarre » : mais enfin, j’espère bien que vous êtes bizarres ! Tous les gens qui m’intéressent et m’ont jamais intéressée ont toujours, d’une manière ou d’une autre, été considérés comme « bizarres » ou « différents » de la masse. Et très franchement, avec la masse, on s’ennuie, comme un week-end de novembre pluvieux à Bjuroklubbfiskelage… (je présente mes excuses à nos éventuels lecteurs suédois, c’est juste que cette suite presque ininterrompue de consonnes me fascine).

Marche au pas : Interview de Caroline B. (Direction artistique) !

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